Un ange gardien de la clinique psychiatrique de La Borde

Définition : Clinique psychiatrique de La Borde
La clinique psychiatrique de La Borde est un pôle de santé mentale situé à Cour-Cheverny dans le département du Loir-et-Cher, créé en 1953 par le docteur Jean Oury, qui exercera dans ce lieu exceptionnel jusqu’à sa mort en 2014.
Il aura beaucoup apporté au développement de la psychothérapie institutionnelle.
Ce lieu incroyable continue aujourd’hui à accueillir des patients, appelés pensionnaires, selon les mêmes principes fondés par le docteur Jean Oury. La Borde est considérée comme un établissement précurseur absolu dans ce domaine.
Présentation sommaire d’un fou
Je suis Lionel Belarbi, fondateur du Journal Corrosif, j’ai 45 ans et un parcours en psychiatrie assez chargé.
D’ailleurs, vous aurez une présentation de moi plus complète dans mon premier livre-témoignage sur la psychiatrie en France, La Psychothèque. J’offre aussi la version numérique de 9 € pour toute demande.
La clinique de La Borde, le paradis des fous
Exprimé de façon non péjorative, mon camarade Maurice, un ancien pensionnaire, aussi doyen de La Borde, aimait appeler cet endroit extraordinaire « Le paradis des fous ».
Il avait raison, car de ma vie de patient, je n’ai jamais vu ni profité d’un établissement psychiatrique où le client est un Roi.
À La Borde, pour le jour de la préadmission, soit on est choqué par les pratiques de soins incomparables avec le circuit normal de la psychiatrie, ou alors, on est sous le charme.
Dans tous les cas, l’indifférence n’est pas de mise et la décision pour l’acceptation du dossier est prise à plusieurs : l’équipe de secteur du patient, un psychiatre de La Borde, mais surtout l’intéressé, c’est-à-dire le futur pensionnaire.
On ne force personne, donc pas d’hospitalisation sous la contrainte.
Une prise en charge avant même l’admission !
Le fameux poisson-pilote, bien souvent un pensionnaire de La Borde, pour le premier jour, prend sous son aile le visiteur curieux afin de lui faire découvrir l’ensemble des secteurs de soin, le château, mais aussi le poulailler.
Le poulailler ? Oui, le poulailler…
« Enfin, plus précisément, les écuries », explique l’hôte à son visiteur.
Une heure de visite passe, et le moment du face-à-face — pardon, j’ai pris de mauvaises habitudes en psychiatrie aiguë —, l’entretien avec le psychiatre a lieu en toute intimité, douceur et empathie.
D’ailleurs, l’accueil fait l’effet d’un cocooning, tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil, on ne rêve pas, c’est pour de vrai !
Qui sont les soignants et qui sont les soignés ?
La question à zéro euro car la réponse sous forme de phrase gigantesque est offerte et très amusante, veillez à prendre tout votre souffle ; d’ailleurs, il m’aura fallu trois bons mois pour m’habituer à toutes ces questions-réponses, d’une part, et d’autre part à comprendre que le gentil fou que l’on entend de loin, ce petit bonhomme bariolé avec un bonnet arc-en-ciel qui fait souvent la plonge ainsi que le service de table au Ritz, est en fait un moniteur soignant, monsieur Marc Ledoux.
La liste de casquettes sur sa tête est encore plus longue et incroyable, car il est aussi docteur en sociologie, philosophe, psychologue et psychanalyste… Rien que ça…
Aujourd’hui, il est même devenu un ami chantant, brillant, et même un excellent anxiolytique pour mes angoisses.
Bienvenue ! Vous êtes à La Borde !
Les vrais fous sont à l’extérieur ; ici, nous sommes de gentils fous qui faisons la vaisselle, animons des activités, conduisons des minibus pour transporter les pensionnaires et moniteurs en ville, et une liste non exhaustive d’ateliers, encore plus intrigante que les casquettes du gentil fou bariolé.
Vous avez très vite compris qu’ici, je ne parle pas beaucoup de psychiatrie ; en effet, la psychothérapie est institutionnellement bien ancrée à la clinique de La Borde.
Et non ! Ce n’est pas le plus grand mot du dictionnaire, je vous ai entendu compter et vérifier ! Je vous offre le plus long parce que vous avez bien mérité d’arriver jusqu’ici.
Le mot le plus long de la langue française est :
Donc même avec les 25 lettres du mot « anticonstitutionnellement », il y a un nouveau vainqueur avec 27 lettres : « intergouvernementalisations ».
Vous me croyez fou ? Eh bien, comme d’habitude, mes fidèles lecteurs connaissent la réponse, vous avez bien raison…
Le temps d’adaptation à la clinique de La Borde
Il est très variable, certains ne s’y habitueront jamais, quand bien même après deux décennies d’hospitalisation à La Borde.
Il m’aura fallu trois mois pour m’installer. Au début, je voulais déjà partir, même sous le charme de cet établissement magique. Trop de liberté, trop de cris de douleur chez certains pensionnaires en souffrance extrême. Trop de personnes âgées et handicapées dont le besoin de soins est énorme.
Trop, c’était trop, alors je fuguais pour aller voir ma petite amie de dix années d’avance sur mes 38 ans pour réaliser un fantasme deux fois par semaine : faire l’amour dans une voiture.
Mon aventure avec cette femme a failli compromettre mon hospitalisation, pardon, mon séjour à La Borde, car mon psychiatre était contre le fait que je veuille déjà quitter La Borde sans m’installer, alors que je venais tout juste d’arriver.
Nous nous sommes même fortement engueulés un jour de novembre 2018, une chaise a même volé, les poings en sang après avoir frappé un mur en béton, j’étais dans une colère noire et incroyable !
Tout de même, ce bras de fer avec mon psychiatre m’a fait réfléchir, j’ai quitté, ou plutôt, je me suis fait larguer par ma fiancée de l’époque pour enfin intégrer La Borde et même animer un atelier bricolage avec quelques stagiaires et un moniteur qui deviendra mon référent pendant deux ans.
Aujourd’hui, mon seul regret est d’avoir connu La Borde aussi tard, mais mieux vaut tard que jamais. En 2020, où j’étais en hospitalisation complète, j’avais fait en deux ans plus de progrès que durant treize années de psychiatrie aiguë, où je brassais de l’air et gobais des médicaments de toutes les couleurs à foison.
Et même si j’entamais très mal ma troisième année à La Borde et que je ne faisais plus d’activités, j’étais quand même dans le soin, c’est-à-dire fidèle au club, car j’étais un ange gardien pour mes camarades Maurice et Gilbert, deux personnes âgées, handicapée pour la première et souffrant de mobilité réduite pour la seconde. Mais aussi, deux fidèles amis.
Les Anges Gardiens de la clinique de La Borde
Après une introduction fleuve, je vais vous présenter ce qu’est un Ange Gardien à La Borde.
Tout d’abord, c’est un pensionnaire qui s’occupe d’un autre pensionnaire en souffrance ou handicapé, parfois les deux en même temps. Oui, vous ne rêvez pas, c’est bien un patient qui joue le rôle de moniteur, de soignant à titre exceptionnel. Je pratique cette spécialité propre à la clinique de La Borde assez souvent.
Au programme : conducteur de fauteuil roulant, aide-soignant (il m’est arrivé de changer la couche de Gilbert par exemple, sans que l’on me le demande), aide-moniteur pour faire manger une personne dans l’incapacité de se nourrir seule ou pour mettre au lit mon ami Maurice. Rassurer une personne en souffrance.
En clair, l’entraide est reine à la clinique de La Borde entre moniteurs et pensionnaires.
Qui sont les pensionnaires et les moniteurs ?
Pour les pensionnaires, ce sont avant tout des patients, mais pas que ! Ils sont aussi animateurs d’ateliers ; dans mon cas, j’avais pris en charge avec un moniteur l’atelier bricolage pour la réparation d’objets des résidents de La Borde.
Ils sont également Anges Gardiens, créateurs, artistes, serveurs, standardistes (afin d’aider le BCM, bureau de coordination médicale, à répondre au téléphone qui rigole ou pleure parfois).
Ils sont chauffeurs pour les déplacements médicaux ou personnels de tous ceux qui en ont besoin. La liste est très longue.
Les moniteurs ? Ils ont le même statut que les pensionnaires, la maladie mentale en moins. Quoique, ce sont avant tout des êtres humains qui peuvent craquer aussi et tomber malades.
Les cuisiniers, les agents d’entretien, les psychiatres, les ASH sont également des moniteurs et peuvent assister un pensionnaire pour diverses tâches.
En résumé, car il faudrait un livre — que j’écrirai sûrement un jour — de 500 pages pour détailler au maximum ce que sont les anges gardiens, les moniteurs et les pensionnaires, nous sommes tous à la même enseigne. Nous sommes avant tout et par-dessus tout des Labordiens !
Le Club de La Borde
C’est le moteur conduit par les pensionnaires et les moniteurs. Quasiment tout est régi dans ce lieu, et son principe de fonctionnement est autonome.
Les ateliers et les prises de décisions des budgets pour les activités, qui sont discutés lors de la réunion du Club tous les mardis, sont gérés par le Club. Mais c’est encore bien plus qu’un Club, c’est Le Club !
Attention, tout se décide avec le Club, à La Borde on ne joue pas perso dans son coin.
La réunion du Club est en quelque sorte un forum de discussion grandeur nature où l’on expose les problèmes, les améliorations de la vie des pensionnaires. Je vous recommande une définition écrite pour le site du Club par le Club 😉 :
« Sa fonction est de « travailler » l’ambiance de l’ensemble de la Clinique, en veillant à la vie des différents ateliers. À La Borde, on appelle « ateliers » non seulement les activités artistiques et ludiques, mais aussi les activités qui vont du ménage à l’aide en cuisine et à l’accueil dans les secteurs de soins. L’ambiance contribue à l’efficacité des traitements et des actes médicaux. » https://www.clubdelaborde.com/
La conclusion à La Borde est impossible !
Et ce, même après la mort.
La preuve, notre très regretté docteur Jean Oury fait encore parler de lui, et nos camarades décédés sont encore dans les cœurs de chacun.
Cette conclusion est difficile : comment conclure sur un château tellement magique et incroyable (le mot revient souvent sous ma plume) ?
La Borde est constamment en amélioration pour la vie des pensionnaires et des moniteurs. Y vivre, ce n’est pas toujours rose, mais pas toujours noir non plus. Je suis tombé amoureux de ce lieu hors norme.
Je pense que mon article sur La Borde est une petite pierre, même un joli caillou, dans cette fabuleuse aventure qu’est la vie labordienne.
À suivre !



